· 

L'eau au Maroc, Vallée du Drâa

Par Véronique Rochais : "L'eau au Maroc,  mutation de la Vallée du Drâa" pour le blog Mélodie du désert.


Géographie et géologie de la Vallée du Drâa

L'eau au Maroc vallée du Draa désert

En zone aride, l'eau apparaît ponctuellement en certains lieux autours desquels s’organise tout un territoire. La présence d'eau, quelle que soit sa nature (oued, barrage, lac, mare, cuvette, source, eau de surface, nappe phréatique ou superficielle …) et son usage (pour boire, cuisiner, laver, abreuver les animaux, irriguer des cultures…) laisse des traces : espace habité sédentaire ou nomade, palmeraie et cultures, passage d’animaux, réseaux de pistes et de routes de manière à permettre des étapes obligées.

Grâce à la présence d'eau, la vallée de Drâa répond parfaitement à cette exigence d’espace de vie naturel à exploiter.

 

Ancienne route caravanière entre le Sahara et le nord du Maroc, la vallée du Drâa a historiquement attirée des populations très variées venues du sud et du nord (les draouas, les Arabes, les tribus Aït Sedrate et Aït Atta, , les communautés juive et les Chorfas et Morabitines), tous ont contribué à un remarquable brassage ethnique. Ces populations se sont sédentarisées, adaptées et intégrées au milieu naturel et sévère de la vallée du Drâa située dans le sud-est marocain.

 

La vallée du Drâa est composée d’un chapelet de 6 cuvettes oasiennes successives : Mezguita, Tinzouline, Ternata, Fezouata, Ktaoua et M’hamid El Ghizlane. Ces oasis séparées par des resserrements (Foum) sont réparties sur environ 200 kilomètres au sud-est de Ouarzazate. Le palmier-dattier représente l’ossature de système oasien dont la présence dans les palmeraies symbolise l’eau dans le désert et la pratique de l’irrigation.

 

Ainsi, les oasis sont des espaces de vie artificiels créés par l’homme, aux abords d’un cours d’eau, une source, une dépression humide. Elles sont le carrefour millénaire de marchands, d’échanges commerciaux, de contacts, de brassages et de recompositions culturels et religieux.


Géographie de l'oued Drâa

L'eau au Maroc et dans le désert M'hamid el Ghizlane

D’une longueur de 1100 km environ, l'oued Drâa est le plus long cours d’eau du Maroc. Le fleuve naît en aval de Ouarzazate, par la réunion de deux oueds principaux : Dadès dans le Haut Atlas à l’est et l’Asif n’Tidili (ou oued Ouarzazate) au sud-ouest de la ville ; les deux oueds confluent dans le réservoir du barrage el Mansour Eddahbi. Construit en 1972, le barrage à une altitude moyenne de 1164 mètres, il couvre 1, 5 millions d’hectares avec une capacité de stockage de 560 millions de m 3 d’eau.

Le fleuve prend le nom de Drâa à la sortie du barrage et traverse l’Anti-Atlas par la cluse vertigineuse de Tarhia du Drâa.

Cette partie de la vallée, Haut Drâa, deviendra à partir de Agdz jusqu’à M’hamid, le Drâa moyen sur 200 km où se succèdent palmeraies et ksours. Le bas Drâa, après M’hamid, qui s’étire sur 750 km est la partie la plus longue et la plus aride.

 

L’oued Drâa traverse une zone sableuse et venteuse depuis M’hamid jusqu’à Dribila sur un parcours de 80 km et ce dans la direction Est-Ouest. Après, au niveau de l’erg Chegaga, l’oued change brutalement d’orientation pour couler dans le sens Sud-Ouest et s’éloigne à 2 km au sud de son ancien lit. Cette déviation de l’oued est due essentiellement au phénomène d’ensablement et la récurrence des années de sécheresse : ce qui a constitué un éloignement par rapport au lac Iriqui (parc national) que le Drâa alimentait autrefois, en période de crues, avant la construction du barrage. 

 

Ainsi, l’oued Drâa est à sec en surface sur une longue partie après Mhamid El Ghizlane. Il n'est plus visible. Cela s’explique par les nombreux et importants prélèvements d’eau en amont pour l’irrigation des cultures et des palmeraies. Enfin  les eaux du Drâa réapparaissent en surface peu avant son estuaire, Foum Drâa, situé au nord de la ville de Tan-Tan (sud-ouest marocain). Cet estuaire aux rivages sauvages et désertiques se jette dans  l’Atlantique. Si aujourd’hui le cours du Drâa est irrégulièrement alimenté en eau, en revanche, il y a quelques milliers d’années, lors des successions de glaciations, le Drâa était un axe de développement important. En témoigne les  sites archéologiques avec des vestiges de plus de quatre millénaires : la nécropole géante de Foum Larjam à Ighir N’tidri à M’hamid El Ghizlane, les gravures rupestres jalonnant la vallée du Drâa et que l’on peut observer aux abords de son lit. On y découvre dessiné : la faune sauvage, des activités de chasse, d’agriculture et d’élevage.


Vivre avec la sécheresse, Vallée du Drâa Maroc.

Au Maroc, 77% du territoire est en zone aride dont 60% représenté par les régions sahariennes, avec des risques de désertification élevés. En ce qui concerne l’oasis de M’hamid el ghizlane, la surface de la palmeraie a régressé de 36%  entre 1970 et 2018. La vallée du Drâa, au bioclimat aride est la plus touchée par ce phénomène que renforcent les problèmes d’ensablement en raison de la progression de l’accumulation sableuse.

 

En effet, cette vallée souffre d’une importante érosion éolienne (due au vent) qui s’est nettement accentuée depuis les années 1970. Les formes du relief peu élevé ouvert sur le Sahara et les dépressions favorisent l’action du vent ; laquelle  accentue ainsi le phénomène désertique.

L’action du vent soulève et emporte les limons nécessaires aux cultures, dessèche les parties superficielles du sol, entraine la corrosion des roches et de la végétation qu’il déchausse. Dans le nord de la vallée du Drâa, au sol plus humide et à la couverture végétale plus importante, l’action d’érosion des vents se trouve réduite.

 

Ce fléau s’accompagne d’une érosion hydraulique, de salinisation des sols et aussi d’invasion acridienne (criquet) et de nuisibles (bayoud) causant des dégâts à la faune et la flore dont les palmiers. En outre, le barrage d’El Mansour Eddahbi  s’il produit de l’électricité et alimente des centres urbains en eau potable, génère a contrario des effets négatifs en déséquilibrant l’alimentation de la nappe phréatique, en stoppant la fertilisation naturelle des sols et en asséchant le lac d’Iriqui, fréquenté par les nomades et une importante faune. Cette perturbation du système écologique, déjà fragile, a renforcé la tendance à la désertification. A l’exception des palmeraies où les sols sont plus propice à l’agriculture oasienne, ailleurs, la fertilité de ces sols minéraux constitués de minces couches sédimentaires est extrêmement pauvre et rapidement épuisable. L’évaporation, par remontée capillaire vers la surface, donne des dépôts gypseux ou des croûtes salines qui empêchent la végétation de pousser et provoquent son dépérissement.


Ressources en eau dans la vallée du Drâa, Maroc.

L'eau au Maroc et dans le désert M'hamid el Ghizlane

 

L'’eau est une valeur inestimable pour les habitants de la région du Drâa, les agriculteurs et leurs cultures vivrières, ainsi que les populations nomades ou semi-nomades du désert et leurs cheptels. Pour tous, leur survie dépend de la présence ou non de cette eau. Ce milieu naturel hostile en raison de la rareté des ressources comme l’eau, a poussé les oasiens à faire preuve d'ingéniosité pour subvenir à leurs besoins dans un cadre de pérennité et d'harmonie. Les systèmes de récupération d’eau sont nombreux et très ingénieux : khettaras et aghrour (techniques de puisage, en voie de disparition, des eaux souterraines), digues pour capter l'eau de résurgence et des crues le long des oueds,  épandage des eaux de crue, séguias, utilisation des eaux de sources témoignent d'un savoir-faire confirmé ancestral. Plusieurs modes de mobilisation des eaux coexistent. Les uns sont fondés sur des dispositifs artisanaux anciens, toujours utilisés, parfois remaniés ou adaptés. Les autres, plus récents, sont fondés sur des dispositifs modernes (canaux en béton, stations de pompage…) et se superposent en partie aux systèmes plus anciens.

 

Les précipitations, souvent en averses orageuses torrentielles, durent moins de 20 jours et représentent moins de 100 mm d’eau par an. Ces violentes pluies provoquent des ruissellements de surface qui ont alors un effet destructeur sur les sols déjà fragilisés. Mais de manière générale, les précipitations sont faibles et ne tombent que lors de la saison froide et souvent à la fin de l’automne et le début de l’hiver. L’eau s’écoule peu et n’atteint quasiment jamais les nappes souterraines qui, non alimentées, s’assèchent à leur tour. Les pluies ne sont donc pas efficaces pour la végétation qui pousse surtout au printemps. A cela s’ajoute l’évaporation en raison des températures très élevées en été, d’importantes variations thermiques saisonnières, de longues durées d’heures d’ensoleillement, de la faible hygrométrie de l’air et des vents secs et chauds pouvant être très violents.

 

Dans ces conditions, toute culture est impossible sans le recours à l'irrigation. L'aridité n'est atténuée, et encore très modestement, que dans des petites zones écologiques : sources, mares naturelles (gueltà), creux des lits d'oueds (ipgla), dépressions inondables (daya). Dans les palmeraies, l’humidité de l’air qu’apportent les arbres, les diverses cultures et toute sorte de végétation, ainsi que les systèmes d’irrigation, de puisage des eaux souterraines des nappes phréatiques d’une moindre profondeur, rend l'eau plus abondante.

Les rares crues de l'oued Drâa sont exploitées par des systèmes de captage de l’eau, tels que les anciens canaux d’irrigation à ciel ouvert (seguias). Mais si les crues ou les ruissellements sont trop intenses et violentes, elles détruisent les berges puis les terrasses cultivées.

 

En dehors des fonds d’oueds, paradoxalement, les dunes et les massifs de dunes (erg) sont les milieux les plus absorbants car l'eau des pluies s'infiltre à travers le sable et y reste relativement à l'abri de l'évaporation. Ainsi se constituent des nappes phréatiques d'autant plus continues et considérables que le volume de l’erg est plus grand. Cette humidité souterraine suffit, quand elle n'est pas trop profonde, à entretenir une végétation diffuse, mais pérenne, qui constitue pour les animaux un pâturage de complément ou de réserve. 


Les causes anthropiques (ou humaines)

Eau dans le désert M'hamid El Ghizlane

 

Les conditions extrêmement rudes offrent peu de prise à l’homme quel que soit le perfectionnement de ses techniques, même lorsque des projets sont mis en place (barrage, autopompage motorisé, etc.). A plus forte raison lorsqu'il s'agit de populations insuffisamment équipée.

L’augmentation de la population a mené à une surexploitation des terres avec souvent des pratiques agricoles inadaptées, ne laissant pas la possibilité de régénération des sols et de l’environnement. La modernisation par la mécanisation du matériel agricole pour le labour, dont l’utilisation de tracteurs, augmente la sensibilisation des sols en l’émiettant et en le pulvérisant. Alors que l’araire traditionnel contournait la végétation, le tracteur la détruit totalement. De la même manière, le surpâturage sédentaire en caprins, camelins, bovins et ovins contribue à une dégradation de la végétation déjà pauvre, remobilisant les sables qui étaient alors retenus. L’arrachage des espèces végétales ligneuses et graminéennes et le ramassage du bois (surtout l’acacia) pour les besoins en combustible pour la cuisson de l’alimentation et la vente de charbon de bois, contribuent à la désertification qu’accentuent les périodes de sécheresse. Par ailleurs, bien qu’indispensable, la construction moderne de canaux d’irrigation à ciel ouvert craint l’ensablement ; et l’édification de barrages et de stations de pompage ne lâchent l’eau que très peu de fois dans l’année. Enfin, l’usage incontrôlé des nappes phréatiques par le creusement de puits très profonds équipés d’un système de motopompage contribue à une forte diminution de la présence d’eau. Ainsi, l'essentiel de la végétation persistante se concentre le long des cours d'eaux et dans le lit des oueds.

Traditionnellement, les puits étaient peu profond et de construction pérenne dans le temps. Si les populations des zones arides désertiques ont su développer des formes d’adaptation et de gestion de leur milieu aride basée sur la maîtrise de l’eau depuis des temps séculaires, comme ailleurs, aujourd’hui, les intérêts individuels dominent de plus en plus sur les intérêts collectifs. L’évolution des mentalités a amené à un effritement des savoir-faire et des systèmes traditionnels de gestion qui, par la réglementation stricte du droit coutumier favorisaient la préservation d’un environnement sensible.

Si autrefois, l’oasis était un « paradis », pour les nomades, la dégradation de l’environnement se manifeste par le rétrécissement des espaces pastoraux et la disparition de leur couvert végétal.

 

Toutes ces perturbations du système écologique et socio-économique poussent les populations locales à émigrer et/ou se reconvertir dans d’autres domaines dont le tourisme de l’espace oasien et du désert. L’orientation de la zone vers l’activité touristique, exerce une forte pression sur les ressources naturelles. Le tourisme de masse notamment à Ouarzazate, Zagora et Merzouga, participe outrageusement à la raréfaction de l’eau.

 


L'eau à M'hamid, qu'en est-il ?

L'eau dans le désert au Maroc - palmeraie de M'hamid El Ghizlane

 

La palmeraie de M’hamid el Ghizlane, limitrophe du désert constitue l'oasis la plus en aval de la vallée du Drâa. Cette oasis aride se caractérise par une faible pluviométrie et une évaporation intense. Il existe une nappe phréatique, la nappe de M'Hamid, qui s'étend sur une superficie de 195 Km2. L'épaisseur de l'aquifère est de l'ordre de 40 m et la profondeur de l'eau est variable autour de 10 m. L'évaporation de l'eau sous l'effet du soleil et du vent provoque une augmentation de la salinité, d’amont en aval si bien qu’à M’hamid la concentration en sel est très élevée. 

 

Globalement, à M’hamid el Ghizlaneles techniques agricoles restent traditionnelles, avec peu de mécanisation en raison de l’exigüité des propriétés et l’éparpillement des parcelles. Les terres agricoles représentent moins de 1 % de la surface totale et se limitent aux lits des oueds. Le partage de l’eau est soumis à des droits dont les règles sont très strictes. Ces droits à l’eau sont déterminés en fonction du statut socio-économique, et s’ils ne sont pas affiliés à une institution religieuse (mosquée ou zaouia), ils s’alignent sur la propriété de la terre. A M’hamid el Ghizlane perdure le système traditionnel de l’usage de réseaux de canaux (séguia) alimentés par des barrages de dérivation pour irriguer les cultures, ainsi que des puits pour récupérer l’eau.

Mais à M’hamid el Ghizlane, l’eau a une telle concentration en sel qu’elle rend les terres de moins en moins utilisables, même pour les palmiers qui pourtant poussent dans des sols salés.

 

 

Extrait de la bibliographie consultée :

 

  • Aït Hamza Mohamed, El Faskaoui B. et Fermin Alfons, « Les oasis du Drâa au Maroc », Hommes & migrations, 1284, 2010, 56-69. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/1241  
  • Barathon Jean-Jacques, El Abbassi Hassan, Lechevalier Claude, « Les oasis de la région de Tata (Maroc) : abandon de la vie oasienne traditionnelle et adaptation à la vie urbaine », Annales de géographie, 2005/4 (n° 644), 449-461. URL : https://www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2005-4-page-449.htm
  • Benhima Yassir, Espace et société rurale au Maroc médiéval-Stratégies territoriales et structures de l’habitat : l’exemple de la région de Safi, Thèse de doctorat en Histoire, Lyon 2, 2003.
  • Benmohammadi Aïcha, Benmohammadi Lahcen, Ballais Jean-Louis, Riser Jean, « Analyse des interrelations anthropiques et naturelles : leur impact sur la recrudescence des phénomènes d’ensablement et de désertification au sud-est du Maroc (vallée de Drâa et vallée de Ziz) », Sécheresse, 2000, 11 (4), 297-308. hal-01569299
  • Joly Fernand, « L'homme et le Sud au Maghreb Atlantique. (Essai sur les rapports de l'homme et du milieu en bordure d'un désert) », Méditerranée, troisième série, tome 35, 1-2-1979, L'homme et son milieu naturel au Maghreb, 27-37. URL : https://www.persee.fr/doc/medit_0025-8296_1979_num_35_1_1894
  • Mahdane Mhamed, Faouzi-Andzoa Mustapha, « La préservation de la biodiversité du Lac Iriqui pour une dynamique de développement durable de la Zone : quelques pistes de réflexion », Revue espace Géographique et Société Marocaine, n° 28/29, Août 2019. URL : https://revues.imist.ma/index.php/EGSM/article/view/17397/9614
  • Weisrock André, Wahl Laurent, Ouammou Abderrahmane, Chakir Lahoucine, « Systèmes fluviaux du Sud-Ouest marocain et leur évolution depuis le Pléistocène supérieur. », Géomorphologie : relief, processus, environnement , vol. 12 - n° 4 | 2006, 229-248. URL : https://journals.openedition.org/geomorphologie/11119

Véronique Rochais 

Anthropologue et grande voyageuse routarde

Juin 2021.

Écrire commentaire

Commentaires: 2
  • #1

    Veronique Mir (lundi, 21 juin 2021 10:55)

    Magnifique étude géo locale sur le région et le problème de l'eau à M'Hamid El Gislane

  • #2

    Marie Tissinier (jeudi, 24 juin 2021 11:04)

    Merci Karen, Said, je decouvre l'article : étude sérieuse, très documentée, passionnante, tant sur les descriptifs géographique, géologique, que sur l'histoire, les conditions de vie des populations et leur inévitable adaptation à la raréfaction des ressources due au changement climatique .. 1 étude qui répond aux questions posées lorsqu'au cours des treks, nous découvrions des traces de vie, habitations et cultures abandonnées, ensablées ... ce sera aussi 1 regard instruit et conscient des réalités que, nous marcheurs, poserons sur la Beauté fragile de la vallée du Draa, de celle du Désert, des difficultés de ceux qui y vivent, y survivent!, de l'importance qu'a pris le tourisme pour eux, pour notre bonheur à nous occidentaux et de la responsabilité qui est la nôtre de le rendre respectueux et solidaire ... et au delà peut être, de nous engager, si ce n'est deja fait, pour la sauvegarde de notre Planète !
    1 grand Merci à Veronique Rochais!